Hier soir, j’ai honoré la promesse que j’avais fait à Monsieur Terre.
Monsieur Terre est un grand gaillard, paysan, introverti un peu quand il ne connaît pas les gens. Il est planté, Monsieur Terre, comme on dit. Planté par son poids, sa taille, le reste de ses muscles bien présent encore malgré ses années de retraite.
Il a la peau tannée par le soleil et endurcie par les éléments. Il n’est pas méchant Monsieur Terre. Il avait peur des aiguilles. Mettre une perfusion lui donnait des sueurs froides, les prises de sang étaient sa hantise. Mais il a bien fallu... percer cette peau, cette carapace, à coup d’aiguille, de confiance, de sourire et d’humour.
Monsieur Terre a oublié. Il a oublié qu’il existait. Il a divorcé de sa femme et cela a été encore plus dur que ses conditions de travail passés. Il dit ensuite ne pas eu de chance, car celle a qui il avait refait confiance et qui avait fait brillé ses yeux comme le soleil sur la rosée des champs et bien elle était partie... A trop taper dans le cœur, ça a tapé aussi sur son diabète. Il a oublié qu’il était là, parce que la vie lui a mis dans la tête bien d’autres choses qui étaient bien plus douloureuses.
Et Monsieur Terre a atterri aux urgences. Parce qu’il était à bout de souffle à cause de ce sucre qui montait, montait, montait. Jamais il n’avait mis les pieds dans un hôpital. Et ce grand gaillard a dû apprivoiser ce milieu qui semblait bien hostile. Pour un phobique des aiguilles... il n’y a pas pire qu’un service de médecine.
Cela a mit du temps... Mais à force de confiance, de sourire et d’humour, Monsieur Terre s’est ouvert doucement. Il a raconté. Nous l’avons écouté. Tard le soir pour ma part, souvent. Il a bien compris qu’il s’était oublié. Qu’il avait oublié plein de choses et surtout l’avenir. Et qu’il pouvait encore être pas si mal que ça pour peu qu’il y fasse un peu attention. Il a même commencé à demander en rigolant d’avoir des prises de sang.
Le dernier week-end avant sa sortie, je discute avec lui de « la quille ». Il énonce avec application tout ce à quoi il va devoir faire attention. Ce n’est pas un bon élève qui récite sa leçon, c’est vraiment ce qui lui tient à cœur et il a tout retenu. A un moment, Monsieur Terre se tait, quelques secondes et me montre son bracelet d’identification qu’il a autour du poignet.
- « Je vais le garder celui là, vous savez... »
- « En souvenir ? »
- « Oui... pour me rappeler... ce qui s’est passé parce que j’avais pas fait attention... il est pas très joli celui là... et faut que je me rappelle la date aussi... »
- « Je vous dirai tout ça avant que vous partiez Monsieur Terre, promis ».
Hier soir, j’ai fait un bracelet d’identification avec une étiquette toute neuve. Pour que ce soit un joli souvenir et pas un bracelet tâché par le temps. Et puis j’ai mis la date de son arrivée aux urgences dessus.
Je lui ai amené avant qu’il dorme.
- « Voilà, Monsieur Terre, comme promis... et j’ai mis la date dessus... la date de votre sortie, je vous laisse la mettre par contre, parce que c’est vous qui vous êtes battu pour qu’elle soit là ».
Monsieur Terre m’a regardé tout ému. Comme si je lui avais amené de l’or en barre...
Monsieur Terre n’a pas pu réprimer une larme. Il m’a demandé s’il pouvait m’embrasser.
Il m’a pris dans ses gros bras de paysan à la peau tannée. Il m’a dit merci.
Un bracelet d’identification avec une date... un des plus beau soin que j’ai jamais fait.
J’ai dit à Monsieur Terre en passant la porte « Au plaisir de ne pas vous revoir ! »
Il a souri.
( Le nom des patient.es, leur âge, les détails, sont toujours changés dans mes histoires pour conserver leur anonymat )